Denaro e Bellezza : exposition enthousiasmante du Palazzo Strozzi, Florence...


La merveilleuse exposition Denaro e Bellezza, organisée par la fondation Strozzi au palais du même nom à Florence, ferme ses portes dans les jours qui viennent. L’occasion de faire le point sur l’une des plus intéressantes expositions de ces dernières années…
Une petite vidéo introductive (in italiano !) :


1. THÈME DE L’EXPOSITION
Cette exposition nous propose un voyage vers les racines de notre système bancaire moderne en relatant l’essor économique qui l’a déclenché à partir du Moyen-âge et qui s’est développé au XV siècle.
En explorant les mécanismes économiques qui ont permis aux Florentins de dominer le monde du commerce et des affaires, elle met en évidence la manière dont s’entrelacent la finance, l’économie et l’art dans la construction de la société européenne dont nous avons héritée. Elle dresse un portrait très précis des liens entre le développement du système bancaire, les bouleversements politiques et religieux de l’époque et la floraison des arts à la Renaissance.
Une incursion dans une Florence à la fois capitale financière et capitale de la Renaissance artistique.

2. OBJECTIFS DE L’EXPOSITION
Il s’agit de comprendre comment l’émergence du système bancaire dans la capitale financière du monde permit de nourrir une politique de mécénat à l’origine de la Renaissance au XV siècle. Le Strozzi fait une proposition pour comprendre la manière dont est née la Renaissance florentine en examinant les connexions entre l’art, le pouvoir et l’argent ; une proximité apparemment évidente et claire qui s’avère, dans le contexte des XIV et XV siècles, complexe et énigmatique.
Les visiteurs sont invités à se plonger dans la vie quotidienne des familles qui contrôlaient le système bancaire (Bardi, Peruzzi, Gondi, Cambini, Strozzi, Frescobaldi, Medici) afin de percevoir le choc entre les valeurs spirituelles et économiques qui présidaient à ce système. Nous découvrons des banquiers mécènes qui financent autant leurs projets que ceux des princes et des nobles qui font appel à leur entreprise. Un foyer fructueux pour les artistes florentins autant que pour la langue italienne qui devint l’outil principal pour le négoce bancaire international.
Il est aussi question des mécanismes utilisés par les banquiers pour construire leurs fortunes dans une configuration sociale peu favorable à la spéculation financière, pour créer un réseau international d’échanges, et pour apaiser les mentalités inquiètes des effets et des dérives du système bancaire.
Le mécénat artistique est au centre de ce lien entre les activités bancaires et leurs acteurs et la perception que la société pouvait avoir, débutant souvent comme un geste de pénitence pour ensuite se transformer en un outil pour exercer le pouvoir.

Le Strozzi souhaite proposer des instruments pour regarder notre présent : quels sont les risques du marché ? quelles contradictions entre les valeurs économiques et spirituelles ? quels avantages pour la société ? quelles implications morales sont liées aux échanges mercantiles ?

3. ENTRÉE DANS L’EXPOSITION
Le parcours est chronologique : de 1252, année où fut frappé le premier fiorino d’oro, à la mort de Botticelli en 1510, alors converti à la pensée de Girolamo Savonarola, ce frère dominicain de San Marco qui s’érigea contre les effets néfastes de l’enrichissement, en particulier l’arrogance initiée par ces banquiers, nouveaux riches sans aucune convenance. Il fit organiser le célèbre « bûcher des vanités » (rogo delle vanità) sur la  Piazza Signoria en 1497 dans lequel furent brûlés d’innombrables objets de luxe, y compris des œuvres d’art, car ils ouvraient la porte à toute sorte de pêchés et de perversions.

Organisée par l’historienne d’art Ludovica Sebregondi, auteur de l’iconographie de savonarole, et Tim Parks, écrivain, traducteur et auteur de medici money – banking, metaphysics and art in fifteenth-century florence.
la première est catholique, le second est protestant, constat qui a son importance pour aboutir à une exposition qui tente de balayer objectivement les thématiques religieuses qui parcourent l’édification du système financier européen, en particulier lorsqu’il s’agit d’aborder la question du financement des œuvres et des édifices religieux ou de la condamnation des pratiques financières par l’Église.

La logique du double regard est tissée tout au long de l’exposition, afin de fournir au visiteur l’occasion de regarder l’art dans une perspective interdisciplinaire impliquant économie, politique et diplomatie. D’où le choix d’accrocher deux cartels explicatifs par œuvre ; l’un artistique, l’autre économique, offrant ainsi des entrées multiples et la possibilité de réaliser plusieurs types de parcours.
Logiquement, les œuvres sélectionnées se prêtent à ce double discours puisque leur signification autant que leur plasticité intègrent ces deux domaines.

Niccolò di Tommaso, Jacopo di Cione e Simone di Lapo, Pala della Zecca / Couronnement de la Vierge, 1372
Réalisé pour l’institut de la Monnaie qui frappait le fiorino d’oro, cette monnaie qui apporta la richesse à Florence car il fut utilisé partout ailleurs.
Aux pieds de la Vierge, les saints qui président à la protection de la ville de Florence et de ses différents secteurs économiques, des marchands aux banquiers.
L’œuvre matérielle est aussi importante pour comprendre le climat dans lequel elle fut conçue. La restauration organisée spécialement pour l’exposition a permis de mettre en lumière la richesse des ornements qui composent la surface peinte : les feuilles d’or, le lapis lazuli, etc. et une transcription très précise et détaillée des vêtures, des réalisations tout aussi emblématiques de la richesse de la ville de Florence.

Le fiorino d’oro
Premier objet des huit salles. Il contient dans ses 3,53 grammes d’or 24 carats les deux facettes voulues pour l’exposition : d’un côté, le saint Jean-Baptiste, saint patron de la cité, de l’autre, le lys stylisé, symbole politique de Florence. Sacré et profane réunis sur une monnaie destinée à être employée pour les échanges commerciaux. Union entre économie et acte de foi, entre valeurs monétaire et sacrée.

La progression permet de révéler les implications inhérentes au système bancaire et aux flux d’argent que ses acteurs génèrent par le commerce et les prêts.
D’une part, le besoin de cette nouvelle classe bourgeoise de refléter sa réussite sociale et la puissance de ce statut, nourrissant une surenchère permanente dans le déploiement du luxe des banquiers.
D’autre part, selon une tradition séculaire, celui qui pratiquait le prêt était excommuniéUn manuscrit du XIII siècle montre bien la perception que l’Église avait des usuriers : des personnes cupides qui vendent du temps, celui du prêt, alors qu’il ne leur appartient pas ; ils font payer le temps, le jour comme la nuit, la lumière comme le repos ; ils ne méritent donc pas la lumière et le repos éternel.

Dans ce lien entre sacré et profane, c’est le sentiment de culpabilité qui ressort comme la réaction la plus frappante et la plus marquée face à la manipulation des échanges traditionnels, aux péchés de fierté et de cupidité. Une angoisse morale entretenue par l’Église catholique, qui continue de condamner les prêts d’argent et l’ostentation de richesse.
Lorsque Cosimo il Vecchio de Médicis demande une audience au pape Eugène IV pour l’entretenir de son dilemme quant au salut de son âme sans avoir à renoncer à sa richesse, le pape lui répondit d’investir 10 000 florins à la restauration du couvent de San Marco. L’argent, un pêché, mais aussi un outil de repentance lorsqu’il sert à faire œuvre de charité.

Pourquoi Boticellli ?
Les œuvres de Botticelli faisaient justement partie de ces objets de luxe dont les motivations qui leur avaient fait voir le jour étaient dénoncées par Savonarola si bien qu’elles offrent l’opportunité de percevoir à la fois le résultat du mécénat des banquiers florentins et les causes de la période savonarolienne. Nous retrouvons entrelacés dans son œuvre les évènements politiques qui bouleversent Florence au XVe siècle en raison du développement de la spéculation financière. Son style se transforme sous la pression des prédications de Girolamo Savonarola, exhibant une manière contrite, austère et angoissée. Cela montre son adhésion à la rigueur morale, loin de son travail sur la beauté idéalisée, sur les œuvres dans la lignée de son maître Filippo Lippi, ou dans la même approche que Fra Angelico, Piero del Pollaiolo, la famille Della Robbia, et Lorenzo di Credi.

CONCLUSION
Légataires de cette histoire des grandes familles de banquiers, les œuvres exposées servent la découverte de leur mode de vie autant que de leur destinée au cours des trois siècles balayés par l’exposition. Des œuvres qui mettent en scène la vanité de l’argent et des objets de luxe, qui la dénoncent ou qui en déploient toute la grandeur. 

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